Antarctic fur seal and chinstrap penguin with an Argos PTT (credit Andrew Lowther)
16.03.2021 Animaux marins

Comment les otaries à fourrure antarctiques mâles rivalisent avec les pêcheries et les manchots pour le krill

Le krill est à la base de la chaîne alimentaire autour de l’Antarctique. Il est également pêché, soumis à réglementations dans les régions où des espèces menacées s’en nourrissent également. Cependant, d’autres espèces peuvent aussi entrer en compétition pour cette ressource précise. Argos aide à évaluer les zones de recherche de nourriture des otaries à fourrure antarctiques mâles dont la population croît, par rapport aux zones de pêche et aux espèces en période de reproduction, comme les manchots à jugulaire.

Photos : otarie à fourrure antarctique et manchot à jugulaire équipés d’un émetteur Argos (crédits Andrew Lowther)

Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’océan Austral a connu une forte diminution de ses prédateurs supérieurs, ce qui a gravement déséquilibré cet écosystème. Ces prédateurs supérieurs sont maintenant pour la plupart protégés et leur population se rétablit (plus ou moins). Cependant, plus récemment, les pêcheries de krill antarctique (Euphausia superba) visent l’une des bases majeures de la chaîne alimentaire dans cette région. En outre, certaines zones, comme l’ouest de la péninsule antarctique, subissent des changements rapides dans le contexte du changement climatique mondial. Il est donc important de comprendre les relations et la compétition entre les différents prédateurs et les pêcheries de krill. Nous avons déjà mentionné des études sur les relations des prédateurs marins avec les pêcheries, par exemple Argos aide à évaluer les risques de prises accidentelles d’oiseaux de mer par les pêcheries mais principalement sous l’angle des prises accidentelles. La compétition pour une même ressource entre les pêcheries et les prédateurs marins, et entre différentes espèces de prédateurs, peut également être un problème.

 

Surveillance de la prédation et de la pêche au krill

Les pêcheries de krill utilisent actuellement deux techniques, l’une plus ancienne (chaluts), est moins sélective mais aussi moins efficace, que la plus récente (pompage continu). Ces pêches sont réglementées autour de l’Antarctique par la Commission pour la conservation de la faune et de la flore marines de l’Antarctique (CCAMLR). Les indicateurs utilisés pour le suivi de la réglementation sont basés sur des espèces dépendantes du krill en phase de reproduction, comme les manchots (voir Keith Reid, les manchots montrent la voie pour l’aménagement des territoires marins et dans le Forum Argos 84), ou les otaries à fourrure antarctiques femelles (Arctocephalus gazella) et leurs petits.

L’otarie à fourrure antarctique est l’une des espèces prédatrices vivant autour du continent gelé. Son régime alimentaire repose essentiellement sur le krill. Les femelles s’occupent de leurs petits pendant un certain temps et ne se déplacent donc pas beaucoup pendant cette période. De leur côté, les mâles sont nombreux, avec une population en augmentation ces derniers temps. Ils n’ont pas de contraintes puisqu’ils quittent les terres dès qu’ils se sont accouplés et ne s’occupent pas des jeunes (contrairement aux manchots, mâles comme femelles, et aux otaries à fourrure femelles). Ils exercent une pression potentiellement importante sur les ressources en krill sur une grande échelle, pression qui n’est actuellement pas suivie.

 

Suivre des otaries à fourrure antarctiques mâles

Vingt otaries à fourrure antarctiques mâles, juvéniles, subadultes et adultes, ont été équipés début 2016 d’émetteurs de télémétrie par satellite Argos enregistrant également les données de plongée. La plupart des animaux suivis sont allés dans le détroit de Bransfield (le détroit entre la pointe nord de la péninsule Antarctique occidentale et les îles Shetland du Sud) à la fin janvier. Ils y sont restés jusqu’à ce que les émetteurs cessent de fonctionner à la fin de l’hiver austral/début du printemps. Leurs positions en mer ont été modélisées de manière à créer une trajectoire de déplacement continue à partir de laquelle les domaines vitaux et leurs centres ont pu être définis.

Argos satellite telemetry tracks from the 20 male Antarctic fur seals between 1st January and 8th December 2016 tagged at Powell Island, South Orkney Islands. Two animals ranged as far as the eastern Ross Sea and east of Bouvetøya in the Atlantic, though most remained within the Scotia Sea and western Antarctic Peninsula area. Key krill fishing grounds are shown as the white dashed box; red boxes are CCAMLR Subareas. From [Lowther et al., 2020]
Trajectoires Argos des 20 otaries à fourrure antarctiques mâles entre le 1er janvier et le 8 décembre 2016 marquées sur l’île Powell, dans les Orcades du Sud. Deux animaux sont allés jusqu’à l’est de la mer de Ross et à l’est de l’île Bouvet dans l’Atlantique, bien que la plupart soient restés dans la zone de la mer de Scotia et de la péninsule antarctique occidentale. Les principales zones de pêche au krill sont représentées par le contour blanc pointillé ; les zones encadrées de rouge correspondent aux sous-zones de la CCAMLR. D’après [Lowther et al., 2020]

 

Zones de recherche de nourriture et zones de pêche se chevauchent

En ce qui concerne les pêcheries de krill, les emplacements des prises et la technique utilisée sont notés et rapportés, ce qui permet de définir leurs zones de pêche. En outre, un certain nombre d’études sur les manchots utilisant la télémétrie par satellite – ici sur les manchots à jugulaire (voir Les manchots à jugulaire se dispersent tout autour de l’Antarctique)- existent, avec des domaines vitaux et une modélisation de l’habitat définis pour eux. Il est donc possible d’évaluer les recouvrements entre les zones vitales de l’otarie à fourrure antarctique mâle, les pêcheries de krill (en séparant les deux techniques) et celles des manchots à jugulaire.

La plupart des zones exploitées par les pêcheries se trouvent dans les domaines vitaux modélisés des otaries à fourrure antarctiques mâles. Cependant, les zones exploitées par les pêcheries occupent moins de 6 % du domaine vital des otaries à fourrure antarctiques mâles pendant la période d’étude (jusqu’à 18 % si l’on considère la distribution totale des pêches entre 2009 et 2018), même si ce sont celles qui sont utilisées le plus intensivement. De plus, les périodes de compétition et d’interaction potentielles peuvent différer. Les otaries à fourrure antarctiques mâles occupent les domaines vitaux de la péninsule et de la mer de Scotia entre janvier et octobre. De son côté, la pêche a un schéma saisonnier se déplaçant entre les Orcades du Sud en été, le détroit de Bransfield en automne et la Géorgie du Sud en hiver. Les pêcheries et les otaries utilisent les mêmes profondeurs océaniques, plongeant plus profondément en hiver pour trouver du krill.

 

Des interactions complexes à prendre en compte pour une gestion des pêches basée sur les écosystèmes

(A) At-sea distribution of mean time spent within 5 km grid cells of the 18 male Antarctic fur seals which stayed near the West Antarctic Peninsula. (B) and (C) overlap between the home range of male fur seals and the areas where the commercial krill fishery operate (B) continuous pumping and (C) traditional trawling fishing gear. From [Lowther et al., 2020]
(A) Distribution en mer du temps moyen passé dans des cellules de 5 km des 18 otaries à fourrure antarctiques mâles qui ont séjourné près de la péninsule antarctique occidentale. (B) et (C) recouvrements entre le domaine vital des otaries à fourrure mâles et les zones où la pêche commerciale de krill exploite (B) des engins de pêche à pompage continu et (C) des engins de pêche à chalut traditionnels. D’après [Lowther et al., 2020]

Les interactions entre les pêcheries et les otaries à fourrure antarctiques mâles sont donc différentes selon la période de l’année et la technique de pêche, dans toute la région de la péninsule antarctique occidentale et de la mer de Scotia. De plus, il faut mentionner que l’année 2016 a été particulière en raison d’un fort El Niño. Si l’on ajoute les manchots à jugulaire dans l’analyse, la compétition devient encore plus complexe. Cependant, on peut dire que les zones intensivement utilisées à la fois par les otaries à fourrure antarctiques mâles et par la pêche au krill autour des îles Orcades du Sud chevauchent, dans l’espace et dans le temps, celles où se déroulent les dernières étapes de la période de reproduction des manchots à jugulaire. Ceci suggère une concurrence considérable entre les trois.
Une grande partie des navires de la flotte de pêche au krill sont équipés d’échosondeurs capables de fournir des estimations en temps quasi réel de l’abondance et de la distribution du krill. Cela permet d’adapter les captures à la disponibilité locale de krill, afin d’éviter l’épuisement des stocks dans ces zones. Les approches de modélisation sophistiquées les plus récentes et les nouvelles informations sur les mouvements de prédateurs jusqu’alors non surveillés, comme les otaries à fourrure antarctiques mâles, devraient permettre d’évaluer les tendances démographiques des manchots à jugulaire en tenant compte des interactions compétitives cumulatives et spatialement hétérogènes entre les espèces, et des effets non linéaires du changement climatique. Un nouveau système de gestion des pêches basé sur les écosystèmes (EBFM) pour la pêche au krill en Antarctique pourrait bénéficier de ces études.

 

Référence

Lowther, A.D., Staniland, I., Lydersen, C. et al. Male Antarctic fur seals: neglected food competitors of bioindicator species in the context of an increasing Antarctic krill fishery. Sci Rep 10, 18436 (2020). https://doi.org/10.1038/s41598-020-75148-9