phoque du Groënland juvénile avec un émetteur Argos
13.06.2022 Animaux marins

Les jeunes phoques du Groënland apprennent seuls

Les phoques du Groënland juvéniles quittent leur banquise natale pour se nourrir et migrer seuls. Les suivre et enregistrer leurs plongées peut aider à comprendre comment ils gèrent leur première année. En définitive, la question est celle de leur adaptabilité face aux changements environnementaux.

 

Photo : un phoque du Groënland juvénile avec un émetteur Argos (crédit W.J. Grecian, SMRU)

 

Les phoques du Groënland (Pagophilus Groenlandicus) sont les mammifères marins les plus abondants de l’hémisphère nord. Ils sont dépendants de la glace, migrant de façon saisonnière entre l’Atlantique nord subarctique et l’Arctique (40°N-85°N). Les petits sont allaités par leur mère sur la banquise ouverte pendant 10 à 12 jours, ce qui leur suffit pour plus que doubler leur masse corporelle. Après le sevrage, ils restent seuls, jeûnant sur la glace pendant environ trois semaines, au cours desquelles ils développent leur masse musculaire et leur capacité de stockage d’oxygène, avant de prendre la mer. Ils doivent ensuite se débrouiller tout seuls, comme de nombreux animaux, marins (Les très jeunes tortues vertes vont dans la mer des Sargasses ou Comment les manchots empereurs juvéniles apprennent à se nourrir ) ou non (Suivis de jeunes barges à queue noire).

Cependant, les mouvements des jeunes phoques après le sevrage sont mal connus, tout comme la façon dont leurs comportements migratoire et de plongée se développent au cours de leur première année de vie, deux comportements vitaux. En particulier, en tant qu’animaux respirant de l’air, ils doivent apprendre à gérer leur oxygène pour les plongées et à attraper des proies en même temps.

 

Suivi des phoques du Groënland juvéniles au cours de leur première année.

En avril 2017, 26 phoques juvéniles ont été capturés sur la banquise à l’est d’Ittoqqortoormiit, en mer du Groënland. En mars 2019, 12 phoques ayant récemment mué ont été capturés et marqués sur la banquise dans le golfe du Saint-Laurent, au Canada. Ces endroits représentent deux des trois principales zones de population de phoques du Groënland. 16 et 10 balises respectivement avaient des capacités d’enregistrement et de transmission d’informations sur le comportement de plongée des individus (instruments SMRU), les autres enregistraient la température. Toutes ont transmis des positions.

Les données enregistrées représentaient un total de 6084 phoques/jours et 14 130 profils de plongée individuels. Pendant cette période, les animaux ont parcouru jusqu’à 3500 km depuis les zones de reproduction et ont couvert une distance estimée à 16 700 km. Des différences et des similitudes ont été constatées entre les comportements des deux populations. Le retour de la migration n’a généralement pas été enregistré, les balises s’étant arrêtées avant.

Plus d’infos sur le suivi d’animaux avec Argos

 

Trajets migratoires de phoques du Groënland juvéniles de l'Atlantique du Nord-Ouest et de la mer du Groënland marqués en 2019 et 2017, respectivement, superposés à la bathymétrie.
Trajets migratoires de (a) phoques du Groënland juvéniles de l’Atlantique du Nord-Ouest (12 individus) et (b) de la mer du Groënland (26 individus) marqués en 2019 et 2017, respectivement, superposés à la bathymétrie. Mouvements des (c) phoques de l’Atlantique Nord-Ouest et (d ) de la mer du Groënland jusqu’en juin superposés à la concentration moyenne de la glace de mer pour ce mois. Les flèches indiquent les lieux de marquage. Les couleurs des points représentent l’estimation de la persistance du mouvement (γt) à partir des emplacements filtrés par le modèle d’espace d’état ; une faible persistance (bleu foncé) est supposée indiquer des périodes de résidence (les phoques se déplacent sans direction principale) et une persistance élevée (vert clair-jaune) est supposée indiquer des périodes de comportement transitoire/migration (les phoques continuent dans la même direction) (d’après [Grecian et al., 2022])

 

Des comportements différents selon les origines

Dans l’ensemble, les jeunes phoques des deux populations ont utilisé des zones similaires à celles des phoques du Groënland adultes de la même région.

Les deux zones diffèrent sur la date de migration (ce qui est également le cas pour les adultes), les phoques de la mer du Groënland partant dès le début du mois de mai vers le nord du parallèle 70° N. Ceux de l’Atlantique Nord-Ouest sont restés dans le golfe du Saint-Laurent pendant plusieurs mois. La migration a commencé sérieusement début juillet, soit vers le nord le long de la côte du Labrador dans les eaux du plateau continental, soit en traversant la mer du Labrador et en passant du temps le long de la côte est ou ouest du Groënland.

Les déplacements étaient corrélés à la bathymétrie et à la concentration de glace de mer pour les deux populations, les individus se déplaçant plus rapidement en eaux profondes (plus lentement en eaux peu profondes). Leur chemin avait tendance à être plus tortueux dans les zones où la concentration de glace de mer était plus élevée. Les animaux de la mer du Groënland étaient toutefois plus étroitement associés à la glace de mer que ceux de l’Atlantique Nord-Ouest.

L’analyse du comportement de plongée montre les faibles capacités de tous les phoques juvéniles lorsqu’ils commencent à chercher leur nourriture de façon indépendante. Ils effectuaient plus de plongées, qui étaient beaucoup plus courtes et moins profondes que celles des adultes. Leur comportement de plongée s’est cependant développé rapidement dans les deux populations juvéniles suivies. Cependant, après 25 jours, les deux populations ont divergé sur leurs plongées, les individus de l’Atlantique Nord-Ouest augmentant la durée et la profondeur des plongées, tandis que ceux de la mer du Groënland les diminuaient. Ces différences peuvent être attribuées aux différents environnements disponibles à ce moment-là. Des études précédentes suggèrent que les phoques du Groënland adultes plongent à faible profondeur le long de la lisière de la glace pour cibler les proies associées à la glace. Les jeunes de l’Atlantique Nord-Ouest se trouvaient encore dans les eaux peu profondes du golfe du Saint-Laurent avec peu de glace au moment de la divergence de comportement, tandis que ceux de la mer du Groënland se trouvaient dans des eaux très profondes.

 

Une incidence sur la survie

Les conditions auxquelles sont soumis les juvéniles lorsqu’ils acquièrent leur indépendance au cours de leur première année ont une incidence sur leur survie. Pendant ce temps, leurs zones de vie subissent des changements rapides dans les écosystèmes. La condition physique des adultes et la survie des jeunes de l’année ont toutes deux diminué ces dernières années, et il est important de comprendre le lien entre les deux pour la conservation de l’espèce.

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