uatre des manchots royaux de l'étude avec les deux modèles d'émetteurs Argos utilisés
14.03.2022 Animaux marins

Une nouvelle colonie de manchots royaux dans le détroit de Magellan ?

Les manchots royaux vivent autour de l’Antarctique et se reproduisent sur certaines des îles subantarctiques. Une nouvelle colonie semble s’être établie dans le détroit de Magellan, montrant la grande plasticité comportementale de l’espèce. Argos permet de mieux comprendre cette nouvelle colonie, et le comportement de ses manchots.

Photo : quatre des manchots royaux de l’étude avec les deux modèles d’émetteurs Argos utilisés (crédit Marco Flagg)

 

Les manchots royaux (Aptenodytes patagonicus) vivent dans l’océan Austral. Ils se reproduisent sur les îles subantarctiques, de 46°S (îles Prince Edward et Crozet) à 54°S (Géorgie du Sud et île Macquarie). Ils se nourrissent principalement au niveau du front polaire antarctique et à proximité, parcourant des centaines de kilomètres entre leurs sites de reproduction et de recherche de nourriture.

Carte de l'océan Austral et des principales colonies de manchots royaux et celle de Bahía Inútil
Carte de l’océan Austral et des principales colonies de manchots royaux (cercles rouges), plus celle de Bahía Inútil (cercle jaune). La ligne verte indique la position approximative du front polaire, où la plupart des colonies se nourrissent (tiré de [Pütz et al., 2021]).

La population s’est globalement stabilisée après une chute au 19e siècle. Si certaines colonies ont connu un déclin dramatique au cours de la dernière décennie (comme celle de l’île aux Cochons, Archipel des îles Crozet, voir Quel avenir pour les manchots royaux de l’archipel de Crozet ?), d’autres ont augmenté comme la population de Géorgie du Sud. De plus, certains anciens sites de reproduction semblent avoir été recolonisés. Par exemple, depuis 2010, une colonie de reproduction s’est (ré)établie à Bahía Inútil, dans le détroit de Magellan, Terre de Feu (Chili). Le premier spécimen décrit de manchots royaux a probablement été capturé en Patagonie (d’où le nom latin de l’espèce) lors du premier voyage de James Cook. De plus, certaines preuves archéologiques laissent supposer une utilisation ancienne de cette zone de Patagonie par des manchots royaux.

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Suivi des manchots royaux d’une nouvelle colonie

Trente-deux manchots royaux de Bahía Inútil ont été équipés d’émetteurs de télémétrie, dont Argos. À l’exception d’un seul (qui a parcouru plus de 8000 km dans deux océans en l’espace de huit mois), tous les oiseaux marqués se sont nourris toute l’année exclusivement dans le détroit de Magellan, dans trois zones de forte utilisation. Environ 85% de tous les voyages effectués au cours de l’étude ont duré au maximum 10 jours. Les individus reproducteurs n’ont jamais eu à voyager à plus de 100 km du site de reproduction, et leurs voyages ont duré environ deux fois moins longtemps que la durée des voyages de recherche de nourriture de leurs congénères d’autres sites de reproduction. Il en résulte une augmentation du taux d’approvisionnement en nourriture des poussins.

Les appareils d’enregistrement des plongées ont montré des plongées moins profondes, alors que les individus des autres colonies plongent généralement beaucoup plus profondément. L’analyse sur place a montré que le régime alimentaire principal n’est pas constitué de myctophidés, mais de sprats. Toutes ces adaptations constituent un changement substantiel dans les habitudes de recherche de nourriture des manchots royaux.

 

Pointe sud de l'Amérique du Sud avec zone d'étude dans le détroit de Magellan
Pointe sud de l’Amérique du Sud (encart) avec zone d’étude dans le détroit de Magellan. Noyaux (bleu = 90%, rouge = 50%) de manchots royaux adultes de la colonie de Bahía Inútil, détroit de Magellan, Chili (position indiquée par une étoile jaune). La profondeur de l’eau est indiquée par des nuances de bleu (tiré de [Pütz et al., 2021]).

 

Capacités d’adaptation des manchots royaux

Les adaptations des manchots royaux à l’environnement du détroit de Magellan montrent la plasticité comportementale de l’espèce. Les voyages de recherche de nourriture étant plus courts et moins profonds, les manchots royaux de Bahía Inútil dépensent beaucoup moins d’énergie à la recherche de nourriture et approvisionnent plus régulièrement leur poussin en nourriture. Sur le principe, cela devrait augmenter les taux de croissance et le succès de la reproduction. Cependant, on observe un taux de survie des poussins et un succès de la reproduction relativement faibles, qui peuvent être liés à une prédation plus élevée, due à des prédateurs introduits sur les terres, et à la présence de différentes maladies infectieuses non signalées ailleurs pour cette espèce. Ces facteurs peuvent contrebalancer l’environnement de recherche de nourriture plus avantageux.

L’origine de l’immigration des manchots royaux à Bahía Inútil reste encore inconnue. Cependant, cela montre leurs capacités exceptionnelles à s’adapter à différentes conditions environnementales, jusqu’à même établir un nouveau site de reproduction. La persistance de la colonie dépend de sa protection contre les menaces terrestres et contre l’utilisation concurrente de la zone par les pêcheries, ainsi que de la menace de pollution par les hydrocarbures, qui pourrait augmenter avec l’augmentation du nombre de navires traversant la zone.

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Référence

  • Klemens Pütz, Camila Gherardi-Fuentes, Pablo García-Borboroglu, Claudia Godoy, Marco Flagg, Julieta Pedrana, Juliana A. Vianna, Alejandro Simeone, Benno Lüthi, 2021: Exceptional foraging plasticity in King Penguins (Aptenodytes patagonicus) from a recently established breeding site in Tierra del Fuego, Chile, Global Ecology and Conservation, Volume 28, 2021, e01669, https://doi.org/10.1016/j.gecco.2021.e01669