jeune tortue verte relâchée avec un émetteur satellite à énergie solaire dans les Sargasses
29.11.2021 Animaux marins

Les très jeunes tortues vertes vont dans la mer des Sargasses

La vie des très jeunes tortues marines a longtemps été un mystère. Les progrès de la télémétrie par satellite permettent désormais d’en dévoiler une part. Les très jeunes tortues vertes de l’Atlantique Nord, en particulier, semblent favoriser activement la mer des Sargasses et son accumulation naturelle d’algues sargasses.

Photo : jeune tortue verte (stade océanique) relâchée avec un émetteur satellite à énergie solaire dans les Sargasses. (crédit : Gustavo Stahelin, UCF MTRG ; numéro de permis NMFS-19508)

 

Suivre les débuts de la vie des animaux

Les espèces à croissance rapide comme les jeunes tortues marines sont difficiles à suivre dans leur(s) première(s) année(s) de vie. Il est compliqué de leur attacher un émetteur de manière à ne pas entraver leurs mouvements, ni leur croissance. De plus, si leur croissance implique une mue, les émetteurs collés sur l’animal peuvent tomber.

L’émetteur doit également être léger pour ne pas surcharger des animaux qui sont par définition petits. Les panneaux solaires, qui allègent les émetteurs du poids de la batterie, ne sont de plus généralement pas utilisés pour alimenter les émetteurs sur les espèces marines. En effet, on considère qu’ils ne seront pas exposés à l’air et au soleil suffisamment longtemps pour recharger la balise, ou transmettre ses données aux satellites.

Un certain nombre d’hypothèses ont été formulées concernant les premières années que les tortues marines passent au large, en pleine mer, dans le cadre de leurs “années perdues”. Il s’agit de la période qui s’écoule entre le moment où elles éclosent et se déplacent vers le large, large où elles restent avant de retourner dans les habitats côtiers en tant que tortues juvéniles plus grandes.

On pense qu’elles quittent le plateau continental après l’éclosion et restent en haute mer, nageant ou dérivant dans les principaux courants océaniques, pendant plusieurs années. Là, elles sont censées favoriser des habitats flottants, notamment les algues sargasses et leurs accumulations.

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Une nouvelle façon d’utiliser des émetteurs pour oiseaux sur de jeunes tortues

Cependant, aujourd’hui, l’amélioration des émetteurs et des méthodes de fixation permet aux chercheurs d’équiper de très jeunes tortues marines de balises satellite Argos. C’est ce qu’ont fait pour la première fois des chercheurs de l’Université de Floride. Vingt et une très jeunes tortues vertes (Chelonia mydas) de plus de 300 g et de 12 cm (jusqu’à 19 cm) de longueur de carapace ont été équipées de balises oiseaux de 9,5 g, résistantes à la pression, collées sur le dessus de la carapace de la tortue.

Étant donné que les jeunes tortues vivent principalement à la surface de la mer, les émetteurs reçoivent suffisamment de lumière solaire pour les alimenter et permettre de les suivre. Les expériences ont montré que ces émetteurs peuvent rester attachés aux tortues et transmettre pendant un certain temps. En effet, les 21 tortues vertes ont été suivies pendant une période allant de 10 à 152 jours (66 jours en moyenne).

 

Jeune tortue verte équipée d’un émetteur satellite Argos au milieu des algues sargasses
Jeune tortue verte (« stade océanique ») équipée d’un émetteur satellite Argos au milieu des algues sargasses (credit: Gustavo Stahelin, UCF MTRG; Permit number NMFS-19508)

 

La mer des Sargasses comme nurserie de tortues vertes

Plus de la moitié des tortues de cette étude ont quitté le courant du Gulf Stream autour du Cap Hatteras, en Caroline du Nord (USA), pour se rendre dans la mer des Sargasses, au centre de la gyre subtropicale de l’Atlantique Nord. Ces travaux montrent que les jeunes tortues ne restent pas forcément dans le courant du Gulf Stream, mais qu’elles peuvent nager et s’orienter activement, contrairement à l’ancienne théorie selon laquelle toutes les très jeunes tortues dériveraient passivement dans les courants.

Pour les jeunes tortues vertes originaires de la côte atlantique des États-Unis, la mer des Sargasses semble être leur destination. On a observé que des tortues vertes nouvellement écloses choisissaient et utilisaient les sargasses en se perchant sur les algues flottantes ou en s’enfouissant dans leurs accumulations. Au final, deux tiers (14 sur 21) des tortues vertes juvéniles suivies se sont retrouvées dans la mer des Sargasses lorsque leur balise a cessé de transmettre.

 

Trajectoires des 21 tortues vertes par rapport au Gulf Stream et aux limites générales de la mer des Sargasses
Trajectoires des 21 tortues vertes par rapport au Gulf Stream et aux limites générales de la mer des Sargasses. Les trajectoires (lignes blanches) sont superposées aux données bathymétriques du relief global (ET0P02v2), montrant les différents itinéraires empruntés par les tortues quittant le plateau continental (marron clair) et entrant dans les eaux océaniques (bleu et violet) (d’après [Mansfield et al., 2021]).

Ainsi, les eaux de la mer des Sargasses et leurs tapis d’algues flottantes semblent jouer un rôle dans le début du cycle de vie des tortues vertes dans l’Atlantique Nord. Une étude antérieure menée avec des tortues caouannes a conduit à une conclusion similaire en ce qui concerne la mer des Sargasses, mais avec des différences notables dans le temps passé par les tortues dans le Gulf Stream (plus long pour les caouannes). L’hypothèse selon laquelle toutes les tortues marines se comportent de manière similaire après l’éclosion doit donc être vérifiée par des études spécifiques, dans les différentes populations autour de la Terre.

Un certain nombre de questions restent encore sans réponse : combien de temps les tortues passent-elles dans la mer des Sargasses, la condition physique de l’individu joue-t-elle un rôle dans la direction qu’il prend ou le fait qu’il soit porté par le courant, etc. De plus, comme le centre des tourbillons océaniques est un endroit où s’accumulent également les débris plastiques, cela pourrait constituer une menace supplémentaire pour les jeunes tortues.

Une protection dans cette région cruciale pour le développement des tortues marines serait de mise, même si elle se situe en grande partie dans les eaux internationales. D’autres études similaires dans les différents habitats subtropicaux des tortues marines, et parmi les différentes espèces sont nécessaires.

 

Animation des mouvements de toutes les tortues vertes relâchées et suivies en 2012 (du 2 avril 2012 au 31 juillet 2012). Chaque point violet représente une tortue. La température de surface de la mer est superposée à la carte, les couleurs plus chaudes représentant des eaux plus chaudes. Les points violets disparaissent lorsque la balise d’une tortue a cessé de transmettre. (Animation créée par le Dr Jiangang Luo, Université de Miami, Rosenstiel School of Marine and Atmospheric Science)

Animation des mouvements de toutes les tortues vertes relâchées et suivies en 2013 (du 16 décembre 2012 au 14 avril 2013). Chaque point violet représente une tortue individuelle. La température de surface de la mer est superposée à la carte, les couleurs plus chaudes représentant des eaux plus chaudes. Les points violets disparaissent lorsque la balise d’une tortue a cessé de transmettre. (Animation créée par le Dr Jiangang Luo, Université de Miami, Rosenstiel School of Marine and Atmospheric Science)

 

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Remerciements

Toutes les recherches ont été effectuées en totale conformité avec les lois et directives relatives aux espèces protégées des États-Unis et de l’État de Floride, en particulier : Protocole IACUC A08-40 de la FAU ; permis MTP-073 pour les tortues marines de Floride ; et permis USFWC-TE05127-2 du US Fish and Wildlife Service.

 

Référence & liens