Jupiter released (Photo Aquarium La Rochelle SAS)
15.04.2020 Animaux marins

Deux destinations très différentes pour deux tortues éprises d’aventures

Le CESTM coordonne le Réseau français des tortues marines de l’Atlantique Est et accueille toutes les tortues marines échouées ou en détresse, à la dérive ou prises accidentellements par des bateaux de pêche, le long des côtes françaises de la Manche et de l’Atlantique (de la frontière espagnole à la frontière belge). 220 des tortues ainsi prises en charge ont été relâchées depuis 1988, et 23 ont été équipées d’émetteur Argos pour la télémétrie satellite depuis 2008.

Photo : Jupiter regagnant l’océan (Photo Aquarium La Rochelle SAS)

Les suivis Argos des tortues sont à chaque fois différents et réservent de nombreuses surprises. Cela permet de mieux comprendre le comportement de ces espèces marines menacées une fois relâchées depuis la côte atlantique française, et de déterminer quels paramètres océanographiques influencent leurs déplacements.

 

Icare : « Les Bermudes, me voici ! » (ou… peut-être pas)

Icare (Photo Ré Nature Environnement)
Icare (Photo Ré Nature Environnement)

Nous avons déjà fait la connaissance d’Icare il y a quelques mois (voir Comprendre le suivi de trois tortues caouannes grâce aux données océaniques). Icare est une jeune tortue caouanne trouvée échouée sur une plage de Mimizan (Sud-Ouest de la France) en janvier 2018. Cette tortue a été prise en charge par le Centre d’Études et de Soins pour les Tortues Marines (CESTM) de l’Aquarium La Rochelle.

La tortue caouanne (Caretta caretta) est une espèce vulnérable, protégée au niveau international. Elle vit dans les régions tempérées et tropicales de l’Atlantique, du Pacifique, de l’océan Indien et de la mer Méditerranée, se nourrissant de petits poissons, de mollusques, de méduses et de crustacés. C’est la seule espèce de tortue de mer qui niche dans les zones tempérées, tous les deux ou trois ans. Les jeunes caouanes (15 à 24 cm) s’ échouent fréquemment pendant l’hiver sur la côte atlantique française car elles souffrent d’engourdissement dû au froid, une léthargie débilitante qui entraîne souvent la mort après une longue exposition à l’eau froide. Depuis 1988, 220 tortues caouannes ont été prises en charge au CESTM de l’Aquarium La Rochelle.

Icare a reçu un émetteur Argos juste avant d’être relâchée à la mer depuis une plage au nord de l’île de Ré (Charente-Maritime, Ouest de la France), équipée par le Centre d’Etudes et de Soins pour les Tortues Marines de l’Aquarium La Rochelle. Cette tortue est désormais suivie depuis le 29 juin 2018.

En étudiant son parcours, le CESTM constate qu’Icare a effectué une grande boucle au large de l’archipel des Açores entre le 24/10/2018 et le 22/12/2018. Cette tortue caouanne semblait suivre très précisément la limite entre deux zones présentant de fortes variations du niveau de la mer. Ces zones de front sont généralement riches en nutriments. Depuis sa sortie de la zone des Açores, Icare s’est dirigée un peu vers le sud, et a fait route vers les îles Bermudes à environ 30°N en ligne plus ou moins droite.

Cinq espèces de tortues marines ont été recensées dans les Bermudes. La tortue caouanne n’est pas connue pour habiter régulièrement leurs eaux et sa nidification y est extrêmement rare.

Icare's track on April 14, 2020 overlaid on Sea Surface Heights (Argos tracks for CESTM/Aquarium La Rochelle, ADT data EU Marine Copernicus)
Le trajet d’Icare’s au 14 Avril 2020 superposé à des hauteurs de mer (suivi Argos pour le CESTM/Aquarium La Rochelle, données de hauteur de mer EU Marine Copernicus). Voir l’Animation du trajet d’Icare sur la hauteur de mer (Animation CLS, suivis Argos pour le CESTM/Aquarium La Rochelle, hauteurs de mer EU Marine Copernicus)

Alors pourquoi Icare s’est-elle dirigée vers les Bermudes ? Ces îles sont situées près de la mer des Sargasses, qui offre un refuge unique à une multitude d’espèces de haute mer, dont les tortues. La mer des Sargasses tourne dans le sens des aiguilles d’une montre, poussée par le courant du Gulf Stream au nord-ouest et le contre-courant des Canaries au sud-est. Icare a probablement suivi le courant des Canaries, puis le courant nord-équatorial, qui atteint également les Bermudes. Ces derniers jours, il semble qu’Icare ne soit plus aussi pressée de rejoindre ces îles – ou peut-être fait-elle le tour d’un tourbillon océanique.

D’après ses capacités, l’émetteur d’Icare durera 920 jours. Nous espérons donc suivre son périple jusqu’en janvier 2021, et donc connaître la suite de l’histoire ! (“À suivre…”)

 

Jupiter est peut-être allée trop au nord

Jupiter with an Argos PTT (Photo Aquarium La Rochelle SAS)
Jupiter avec un émetteur Argos (Photo Aquarium La Rochelle SAS)

Le 9 décembre 2018, une tortue de Kemp (Lepidochelys kempii) a été retrouvée échouée sur la côte, à environ 50 km au sud de La Rochelle. Cet individu subadulte, de 56 cm de long et pesant 21 kg, a été amené au Centre d’Etudes et de Soins pour les Tortues Marines (CESTM) de l’Aquarium La Rochelle pour y être soigné pendant 7 mois. La tortue de Kemp est la plus petite espèce de tortue de mer (taille moyenne au stade adulte : 65 cm), en danger critique d’extinction selon la liste rouge de l’UICN.

Il est très rare de trouver une tortue de Kemp subadulte ou adulte sur les côtes est de l’Atlantique. Le plus souvent, à ces âges, les tortues sont dans le golfe du Mexique où elles se reproduisent et où elles adoptent un comportement essentiellement côtier. Depuis le début des activités du CESTM, seules 27 tortues de Kemp ont été soignées, et seules 8 d’entre elles ont survécu et ont été relâchées par la suite.

Jupiter's track on October 23, 2019 overlaid on Sea Surface Temperature (Argos tracks for CESTM/Aquarium La Rochelle, SST data EU Marine Copernicus)
Trajet de Jupiter le 23 Octobre 2020 superposé à la température de surface de l’océan (suivis Argos pour le CESTM/Aquarium La Rochelle, données SST EU Marine Copernicus). Voir l’l’animation du trajet de Jupiter superposé à la température de surface de l’océan (Animation CLS, suivis Argos pour le CESTM/Aquarium La Rochelle, données SST EU Marine Copernicus)

Le 4 juillet 2019, cette tortue, baptisée Jupiter, a été relâchée depuis la même plage qu’Icare un an auparavant. Elle a commencé par nager vers le sud, vers l’Espagne, en restant tout le temps près de la côte, pendant environ trois semaines. Puis, le 24 juillet, elle a commencé à migrer vers le nord. Elle a fait le tour de la Bretagne, et est entrée dans la Manche en août. Elle a longé les côtes françaises et anglaises, traversant la Manche à deux reprises. Une fois en mer du Nord, fin septembre, elle a longé les côtes belges, hollandaises, allemandes et danoises. Entre le 25 octobre et le 3 novembre, elle se trouvait même dans le Skagerrak, le détroit entre le Danemark et la Norvège. Elle a continué à voyager vers le nord, mais son émetteur a cessé de fonctionner à 58,6°N, le 20 novembre 2019, après 140 jours, près de 4 000 km et 9 pays traversés.

Notre hypothèse est qu’elle a suivi une langue d’eau  » chaude  » aussi loin au nord. Cependant, lorsque cette ‘langue’ s’est retirée avec l’automne, Jupiter n’est pas retournée vers le sud, alors que la température de l’eau est tombée à moins de 10°C. Il est possible que Jupiter ait alors souffert d’un engourdissement dû au froid. C’est ce qui arrive malheureusement aux tortues marines qui restent longtemps dans de l’eau froide.

 

 

Références et liens