ouette d'Égypte en vol avec un émetteur Argos
25.05.2022 Oiseaux

Comment les ouettes d’Égypte trouvent-elles leur chemin ?

L’un des mystères des animaux migrateurs est leur capacité à trouver leur chemin au cours de leurs déplacements sur de longues distances. Plusieurs hypothèses ont été testées sur des ouettes d’Égypte pour tenter de comprendre leur capacité de navigation. Il semble qu’elles apprennent à se repérer.

Photo : une ouette d’Égypte en vol avec un émetteur Argos (crédit : G.S. Cumming)

 

On trouve des ouettes d’Égypte (Alopochen aegyptiacus) dans toute l’Afrique, à l’exception des déserts (Sahara et Namib) et des forêts tropicales (Afrique centrale). Ce sont en fait des Tadorninés, qui se nourrissent en bordure des zones humides, sur les pelouses et sur les jeunes pousses dans les champs agricoles.

Elles se font chaque année des allers-retours entre les zones humides où elles résident et une zone humide protégée des prédateurs, à laquelle elles sont très fidèles. Là, elles leurs plumes de vol subissent une mue, un besoin physiologique et comportemental qui entraîne une période de 3-4 semaines pendant laquelle elles ne peuvent pas voler et qu’elles ne peuvent pas retarder longtemps. Elles retournent ensuite dans leur zone d’origine après la mue. Leur flexibilité dans ces comportements de déplacement sur de longues distances n’est cependant pas claire, de même que la forme de navigation qu’elles utilisent.

ouette d'Égypte avec un émetteur Argos
Une ouette d’Égypte avec un émetteur Argos (crédit : D.A.W. Henry)

 

Équipement des ouettes d’Égypte et sites d’étude

Les deux principales hypothèses sur la navigation des animaux migrateurs sont la navigation basée sur l’itinéraire (ils utilisent les informations recueillies pendant le voyage aller pour revenir) ou la navigation basée sur la carte (ils ont un modèle mental de l’endroit où ils souhaitent aller et suivent un itinéraire approprié vers une destination connue et retour).

Trente-cinq ouettes d’Égypte adultes ont été capturées au dernier stade de mue des plumes des ailes. Six d’entre elles ont été déplacées de 1250 km depuis le sud d’une grande zone humide (Barberspan) dans la province du Nord-Ouest de l’Afrique du Sud, vers Strandfontein, dans la province du Cap occidental, près du Cap. Les 29 autres ont constitué le groupe témoin, capturées dans cinq sites de mue différents (y compris les sites de l’expérience de translocalisation, Strandfontein et Barberspan, mais pas seulement) en Afrique du Sud et au Zimbabwe.

Les deux sites, Barberspan et Strandfontein, ont été choisis car il s’agit de vastes zones humides utilisées par un grand nombre d’anatidés pour la mue. Ils sont éloignés l’un de l’autre, mais pas trop pour qu’une ouette puisse se déplacer en plusieurs étapes (elles peuvent voler jusqu’à 850 km/jour au moins). De plus, les sites se trouvent sur un gradient latitudinal naturel, ce qui signifie que les oiseaux dotés de telles capacités seraient capables d’utiliser le soleil, les étoiles ou d’autres indices pour s’orienter. Les archives montrent qu’il est extrêmement rare qu’une ouette d’Égypte se déplace de Barberspan à Strandfontein, bien que des oiseaux bagués d’un site aient parfois été recapturés sur l’autre.

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Translocaliser des ouettes d’Égypte pour suivre leurs déplacements

Après avoir relâché les six oiseaux transférés à Strandfontein, trois résultats différents ont été considérés comme possibles. Soit les oiseaux retournaient à Barberspan pour leur prochaine mue, ou sur leurs sites de reproduction, montrant ainsi la preuve d’une navigation basée sur la carte. Ils peuvent également rester à Strandfontein et suivre les canards résidents, apprenant ainsi leur chemin grâce à la navigation par itinéraire. Le dernier résultat possible est que les oiseaux pourraient essayer le même type de mouvements depuis Strandfontein que depuis Barberspan. Ce dernier résultat indiquerait un rôle de la mémoire et de l’expérience passée.

Pendant 658 jours, aucune des six ouettes d’Égypte transférées n’est retournée à Barberspan et une seule a semblé s’en approcher.  Elles ne semblaient pas non plus suivre les ouettes résidentes, mais présentaient au contraire des comportements inhabituels, survolant notamment l’océan pendant un certain temps avant de faire demi-tour. Ces mouvements de recherche ont été observés au début de la migration de mue et de la saison de reproduction, lorsque les oiseaux limitent leurs déplacements à la zone entourant leur site de nidification.

Carte de l'Afrique australe, montrant les trajectoires de déplacement des 29 oiseaux résidents et 6 oiseaux transférés
Carte de l’Afrique australe, montrant les trajectoires de déplacement de (a) l’ensemble des 29 oiseaux résidents et 6 oiseaux transférés ; BAR, Barberspan ; JOZ, Jozini Dam ; MAN, Lake Manyame ; STR, Strandfontein ; VOE, Voelvlei. et (b) des oiseaux translocalisés uniquement. La plupart d’entre eux sont allés vers l’ouest ou le sud, en survolant l’océan pendant un certain temps (d’après [Cumming et al., 2022]).

 

Les ouettes d’Égypte apprennent probablement leurs itinéraires

Le fait qu’elles ne soient pas retournées à leur site de mue habituel montre que les ouettes d’Égypte n’utilisent pas de repères environnementaux ou célestes pour leurs déplacements sur de longues distances (la navigation par carte est donc exclue). La grande variété des parcours et le fait qu’ils diffèrent de ceux des ouettes résidentes montrent un manque d’influence des repères sociaux et environnementaux directs.

Les ouettes translocalisées se sont principalement déplacées vers l’ouest ou le sud après avoir été relâchées, comme elles auraient pu le faire à partir de Barberspan après avoir terminé leur mue. Cela suggère que les oiseaux transférés ont conservé des éléments de comportements appris. Deux d’entre eux ont entrepris des voyages à longue distance, essayant probablement de retourner dans leur zone de reproduction d’origine, à un moment correspondant à leur période de mue habituelle plutôt qu’aux schémas de mue locaux des oiseaux dans leur zone de transfert.

Ces comportements conservateurs appris peuvent avoir empêché la propagation naturelle des ouettes d’Égypte en Europe, où elles ont été introduites par l’homme et où elles ont ensuite établi des populations reproductrices. Si les ouettes d’Égypte sont typiques des espèces africaines, leur forte dépendance à des comportements acquis est inquiétant dans un contexte de changement climatique et de modification de l’habitat.  Plus généralement cela soulève des questions quant à la résilience et à la capacité d’adaptation des populations africaines d’oiseaux aquatiques à la modification de l’habitat et au changement climatique, comme les conditions de plus en plus arides prévues pour l’Afrique du Sud.

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Référence

Cumming, G. S., Henry, D. A. W., & Reynolds, C. (2022). Translocation experiment gives new insights into the navigation capacity of an African duck. Diversity and Distributions, 28, 1034– 1049. https://doi.org/10.1111/ddi.13510