a dugong (credit Matthieu Juncker)
08.10.2020 Animaux marins

Mouvements et habitat des dugongs dans des lagons de récifs coralliens

Les dugongs sont des mammifères marins herbivores vulnérables. Ils vivent dans les eaux côtières tropicales et subtropicales, y compris dans les lagons des récifs coralliens. Leur comportement y est cependant peu connu. Argos a permis de les suivre dans de tels environnements autour de la Nouvelle-Calédonie.

Photo : un dugong (crédit Matthieu Juncker)

Auteurs : Christophe Cleguer (lead), Claire Garrigue, Helene Marsh

Seul membre survivant de sa famille

Le dugong (Dugong dugon) est le seul mammifère herbivore strictement marin. Il est présent dans les eaux côtières et insulaires tropicales et subtropicales de 46 pays, de l’Afrique de l’Est au Vanuatu. C’est la seule espèce survivante de la famille des Dugongidae, et il est classé comme Vulnérable sur l’échelle mondiale de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Le dugong présente une grande valeur sur le plan de la biodiversité, mais aussi dans les cultures et les traditions de toute son aire de répartition, alors même qu’il y est localement considéré comme étant très menacé dans de nombreux secteurs. Dans certaines régions comme celle des îles du Pacifique, son statut de conservation est actuellement considéré comme inconnu, en partie à cause d’un manque d’informations sur la démographie et l’écologie spatiale de l’espèce.

 

Locations of the three dugong satellite tagging sites (black squares): Cap Goulvain (7 dugongs), Ouano (2) and Nouméa (3). (Credit Christophe Cleguer)
Emplacement des trois sites de marquage par satellite de dugongs (carrés noirs) : Cap Goulvain (7 dugongs), Ouano (2) et Nouméa (3). (Crédit Christophe Cleguer)

Suivi des dugongs en Nouvelle-Calédonie

En particulier, on sait peu de choses sur la façon dont le dugong utilise les habitats importants que sont pour lui les lagons des récifs coralliens, présents dans une grande partie de son vaste territoire. La manière dont les dugongs utilisent l’espace a été principalement étudiée en Australie, où le plateau continental est large. Dans certaines régions comme les lagons des récifs coralliens de Nouvelle-Calédonie, la largeur des lagons et dans certaines zones, les marées, peuvent restreindre considérablement les mouvements du dugong, et constituent donc un habitat complètement différent, à explorer.

Nous avons équipé douze dugongs adultes (sept femelles et cinq mâles) d’émetteurs de suivi par satellite GPS utilisant Argos. L’objectif est de documenter pour la première fois leur utilisation spatiale des environnements lagunaires des récifs coralliens de la région insulaire de l’Océanie. Le marquage a été mené dans trois localités des lagons de l’île principale de Nouvelle-Calédonie (Pacifique Sud-Ouest), une île située à la limite orientale de l’aire de répartition des dugongs. Ils ont été suivis entre 3 et 192 jours (moyenne = 35,9 jours, médiane = 18 jours).

Mouvements de dugongs dans les lagunes de récifs coralliens

Les déplacements des dugongs suivis étaient individuels. Tous les animaux, sauf un, ont entrepris des déplacements au long cours (c’est-à-dire sur plus de 15 km et jusqu’à 73 km) à partir de leur lieu de capture. Les douze dugongs ont passé la plupart de leur temps lors du suivi à l’intérieur des lagons, avec 99,4 % des localisations à l’intérieur de la barrière de corail. L’utilisation des lagons du récif corallien par les dugongs reflète la taille et la profondeur de chacun de ces lagons. Cela suggère que les dugongs sont bien adaptés à toute une série de contextes géomorphologiques, ce qui leur donne un avantage adaptatif qui pourrait expliquer leur large aire de répartition.

Nous avons également identifié des zones où nous ne savions pas, d’après les relevés aériens précédents, que des dugongs se trouvaient. Là où le lagon est étroit et confiné, trois dugongs suivis ont utilisé le bord externe du plateau du récif en pleine mer, en dehors donc de la barrière de corail, pour faire la navette entre les baies. C’est la première preuve de l’utilisation par les dugongs d’un plateau externe de récif comme corridor de déplacement.

(A), (B) & (C): Movements of the 7 dugongs tracked in the Cap Goulvain region. (D) An example of a tracked dugong travelling through oceanic waters and using the fore reef shelf outside the lagoon to go from Cap Goulvain to Bourail Bay. Brown represents land, dark grey represents barrier reef and light grey represents the reefs inside the lagoons (Credit Christophe Cleguer)
(A), (B) ET (C) : Mouvements des 7 dugongs suivis dans la région du Cap Goulvain. (D) : Exemple d’un dugong suivi voyageant dans les eaux océaniques et utilisant le plateau externe du récif, en dehors du lagon, pour aller du Cap Goulvain à la baie de Bourail. Le marron représente la terre, le gris foncé représente la barrière de corail et le gris clair représente les récifs à l’intérieur des lagons (Crédit Christophe Cleguer)

Bio-indicateurs de la présence d’herbiers marins

Nous avons identifié des zones utilisées intensivement par 10 des 12 dugongs suivis dans les trois lieux d’étude, dont certaines étaient des zones où la présence d’herbiers marins n’a pas été vérifiée. Les dugongs sont connus pour être d’excellents bio-indicateurs de la présence d’herbiers marins. Ces herbiers marins sont parmi les écosystèmes les plus précieux sur terre, d’une importance fondamentale pour la vie humaine, pourtant leur étendue spatiale et leur distribution sur une grande partie du globe n’est pas claire. Ainsi, les données que nous avons recueillies sur l’utilisation de l’espace par les dugongs pourraient être utilisées pour organiser des campagnes d’échantillonnage des habitats benthiques. Ceci permettrait de mieux connaître la localisation des habitats essentiels que sont les herbiers marins.

Relationship between the space use of dugongs captured in Cap Goulvain and the known shallow seagrass habitats. Pie chart represents the proportions of 95 % utilisation distribution (outer ring) and 50 % utilisation distribution (inner ring) of dugong areas where the presence of seagrass has been confirmed (in green) or is unconfirmed (in grey). (Credit Christophe Cleguer)
Relation entre l’utilisation de l’espace par les dugongs capturés au Cap Goulvain et les habitats d’herbiers marins peu profonds connus. Le graphique circulaire représente les proportions de 95 % de la distribution de l’utilisation (anneau extérieur) et de 50 % de la distribution de l’utilisation (anneau intérieur) des zones de présence des dugongs où l’existence d’herbiers marins a été confirmée (en vert) ou non (en gris). (Crédit Christophe Cleguer)

Initiatives de protection et de gestion

Nos conclusions sont maintenant entre les mains des gestionnaires de ressources naturelles de Nouvelle-Calédonie. Nous espérons qu’elles fourniront des informations pour les initiatives de protection et de gestion au niveau local. Ces conclusions devraient également pouvoir être utilisées dans d’autres pays de l’aire de répartition du dugong qui ont une géomorphologie d’habitat similaire, mais où les dugongs sont présents en nombre trop faible pour être suivis — tout en étant considérés comme en danger critique d’extinction.

 

Référence et liens

  • Cleguer, C. Garrigue, H. Marsh, 2020: Dugong (Dugong dugon) movements and habitat use in a coral reef lagoonal ecosystem, Endangered Species Research, https://doi.org/10.3354/esr01061

Twitter: @CCleguer, @ClaireGarrigue

Harry Butler Institute – Marine Megafauna Hub

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